GENÈVE-CENTRE — Dans le hall vitré du Centre Régénératif du Léman, Aïcha Diallo serre contre elle le dossier médical de son père. « Ils disent que ses poumons sont trop abîmés pour une greffe classique, mais que le protocole Nexus BioSyn peut le sauver. Sauf que ça coûte trois mois de salaire, même avec la subvention OMS Étendue. » Derrière elle, une file d’attente s’étire jusqu’aux ascenseurs à membranes biophotiques. Ici, la médecine régénérative promet des vies prolongées de vingt ans — à condition de pouvoir payer le ticket d’entrée.
Depuis 2089, le Réseau Global de Cliniques Régénératives a ouvert une antenne dans chaque quartier de Genève-Centre, transformant la ville en vitrine d’une santé à deux vitesses. Les cliniques, reconnaissables à leurs façades vivantes qui filtrent l’air pollué, affichent des taux de réussite de 92 % pour les thérapies cellulaires contre les maladies liées à la pollution ou au stress climatique. Pourtant, selon un rapport du Consortium Panafricain des Biotechnologies pour l’Équité (CPBE), 68 % des patients genevois renoncent à ces traitements pour des raisons financières, malgré les aides institutionnelles.
« C’est une hypocrisie », lâche Marc Voss, infirmier au sein du Réseaux de Médecine Régénérative Universelle, une structure indépendante qui contourne les brevets de Nexus BioSyn en utilisant des protocoles open-source. « L’OMS Étendue et le CGAI ont beau vanter l’accès universel, les algorithmes de priorisation avantagent toujours les profils à haut capital social. » Son dispensaire, installé dans un ancien parking du quartier des Grottes, soigne gratuitement les migrants climatiques et les travailleurs précaires, mais il tourne avec des moyens limités. « On fait ce qu’on peut, mais on ne peut pas régénérer un foie en deux semaines. »
La tension est palpable dans les écoles aussi. À l’Institut des Nations, une classe de terminale débat des « inégalités épigénétiques ». « Mon père a eu sa première reprogrammation cellulaire à 40 ans, moi je l’aurai à 25, explique Léa, 17 ans. Mais ma copine Amina, dont les parents sont arrivés du Sahel en 2075, devra attendre ses 60 ans. C’est ça, la durabilité ? » Le professeur, un ancien délégué du Meclis-i Atiye, tente de recentrer le débat sur les « avancées collectives », mais les regards des élèves restent sceptiques.
Pour les familles comme celle d’Aïcha Diallo, la régénération est devenue un marqueur de classe. « On nous répète que Genève est un modèle de gouvernance équitable, mais quand mon père tousse du sang et que le traitement existe, mais qu’on ne peut pas se l’offrir, je me demande à quoi servent tous ces algorithmes et ces accords internationaux. » Dans le hall, une affiche de l’OMS Étendue proclame : « La santé n’a pas de prix, mais elle a un coût. » Une phrase qui résume, mieux que tout discours, les contradictions d’un monde où la régénération est à la fois un droit et un privilège.