Contre-CourantN° 392 · Août 2098
EuropeGenève-Centre institutionnel mondialHistoire

Genève enterre ses archives — et sa mémoire

À Genève, les dernières archives papier du Centre des Mémoires Régénératives sont transférées vers des serveurs optimisés par IA, actant la disparition des supports analogiques. Le Bulletin des Non-Inscrits, hebdomadaire d’analyse juridique, rapporte les critiques des historiens indépendants, qui y voient une censure algorithmique et la fin des récits échappant au contrôle des institutions mondiales.

Nadia RochatLe Bulletin des Non-InscritsParu le 4 juin 2098

Le 2 juin, le Centre des Mémoires Régénératives de Genève (CMRG) a officiellement transféré ses dernières caisses d’archives papier vers les serveurs flottants de NexCore. Une cérémonie sobre, retransmise en direct sur le Réseau ARIA, a marqué l’événement : des bras robotisés ont scellé les conteneurs étanches avant de les immerger dans les eaux du Léman, désormais rehaussées de trois mètres depuis les accords de 2044. « Nous passons d’une mémoire statique à une mémoire vivante, adaptative et régénérative », a déclaré la directrice du CMRG, Élodie Vauclair, devant un parterre de délégués de l’Assemblée des Futurs Convergents (AFC). Les applaudissements ont été nourris, mais discrets. Comme si personne n’osait célébrer trop fort la fin d’une époque.

Pourtant, dans les couloirs du Musée des Narrations Sauvages — un espace marginal niché dans les anciens locaux de l’ONU —, l’historien indépendant Jonas Meier ne décolère pas. « Ils enterrent bien plus que du papier, a-t-il lancé lors d’une conférence improvisée. Ils enterrent la possibilité même de contester leur récit. » Meier, spécialiste des « zones grises » de la gouvernance mondiale, fait référence aux archives du Réseau Mnémosyne des Zones Oubliées, un collectif clandestin qui documente depuis des décennies les territoires exclus des grands récits de régénération. Ces documents, souvent manuscrits ou stockés sur des supports analogiques, échappent aux algorithmes de modération de Prisme Global. « Une archive qui n’est pas indexée n’existe pas pour le système, rappelle Meier. C’est une forme de résistance passive, mais essentielle. »

La tension est palpable. D’un côté, les institutions genevoises justifient cette transition par l’efficacité : les archives numérisées sont accessibles en temps réel, modifiables et optimisées par les IA de gouvernance. « Nous ne perdons rien, nous gagnons en fluidité », assure un porte-parole de l’AFC. De l’autre, les défenseurs d’une mémoire « non optimisée » — comme Leena Väinälä, qui a refusé de participer à la cérémonie — y voient une capitulation. « Une archive n’est pas un flux de données, martèle la philosophe finlandaise dans un entretien récent. C’est un ancrage. Une preuve que le passé a résisté à l’effacement. »

Ironie de l’histoire : c’est à Genève, siège des accords de gouvernance numérique dits « Genève III », que cette bascule a lieu. Les mêmes institutions qui ont permis la stabilisation climatique mondiale sont aujourd’hui accusées de sacrifier la diversité des récits sur l’autel de l’efficacité algorithmique. « Ils ont sauvé la planète, mais ils sont en train de perdre son histoire », résume Meier. Une phrase qui résonne comme un avertissement.

Nadia Rochat · Publié dans Le Bulletin des Non-Inscrits le 4 juin 2098