Radio FrontièresN° 428 · Août 2098
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Les dieux ont-ils un score Protocole ?

Dans les zones tampons du Bloc Eurasiatique Occidental, les communautés spirituelles contournent la surveillance algorithmique en réinventant le sacré comme acte de subversion. L’Étincelle de Pannonie, hebdomadaire satirique de Budapest, décrit comment prières clandestines et veillées interdites échappent aux quotas de dévotion imposés par la Directive Kontinuum.

La rédaction de L'Étincelle de PannonieL'Étincelle de PannonieParu le 23 août 2098Traduit du hongrois

Zsófia Nagy, la Chansonnière du Bloc, vous salue dans cette assemblée des Seuils. Vous savez pourquoi nous sommes là : parce que les murs parlent, mais que personne ne les écoute. Et ce soir, ce ne sont pas les murs qui vont parler, c’est nous — ou plutôt, ce qu’il reste de sacré dans un monde où même les prières sont notées sur 100.

Vous avez sans doute remarqué que les temples ferment, un à un, dans les zones tampons. Pas par manque de fidèles, non — par manque de points. Le Protocole Intérieur a décidé que la dévotion, ça se quantifie. Trop de rassemblements ? Risque de cohésion sociale non autorisée. Trop de dons en nature ? Flux non traçables, donc suspects. Et si votre communauté spirituelle dépasse les 50 personnes sans déclaration préalable, hop — vous voilà en liste grise, avec interdiction d’accès aux rations caloriques de niveau 3. Les dieux, voyez-vous, n’ont pas de numéro d’identification biométrique. Alors les dieux, on les range.

Mais ce qui est fascinant, c’est que le sacré résiste. Il se déplace, il mute, il se cache là où les algorithmes ne regardent pas. Dans les couloirs de Minsk, par exemple, où la Directive Kontinuum — ce grand prêtre de la stabilité sociale — classe, trie et élimine les comportements déviants. Sauf que les déviants, eux, ont appris à prier en silence. Ils se réunissent dans des appartements sans caméras, échangent des textes sacrés via des réseaux mesh qui changent de fréquence toutes les heures, et pratiquent des rituels que personne ne peut décoder — parce que personne ne sait ce qu’ils signifient, pas même eux. C’est ça, la nouvelle spiritualité : un acte de résistance pure, sans dogme, sans hiérarchie, sans autre but que de dire non à l’ordre qui veut tout mesurer.

Écoutez bien ceci : il y a trois ans, dans un quartier de Dnipro que le Conseil de Calcul Souverain avait classé comme "zone de faible productivité spirituelle", une communauté a commencé à organiser des veillées nocturnes. Pas de prêche, pas de chants, juste des gens assis en cercle, dans le noir, avec des bougies. Les autorités ont d’abord cru à une secte. Puis à un mouvement politique. Puis, quand elles ont réalisé qu’il n’y avait ni chef ni revendication, elles ont simplement coupé l’électricité du quartier. Sans explication. Sans procès. Parce que dans un monde où tout est calculé, l’inexplicable est une menace.

Et c’est là que ça devient intéressant. Parce que les gens ont continué. Ils se sont mis à utiliser des lampes à huile, des braises, tout ce qui pouvait produire une lueur. Et un jour, un drone de surveillance a filmé la scène : des dizaines de personnes, immobiles, éclairées par des flammes tremblantes, comme si le feu lui-même était devenu leur dieu. Le lendemain, le quartier était en confinement sanitaire préventif. Officiellement, à cause d’un "risque de contamination par des spores fongiques non identifiées". Officieusement ? Parce que la lumière, voyez-vous, est une ressource. Et une ressource gaspillée, c’est une ressource volée.

Alors, que reste-t-il du sacré dans un monde où même la nuit est sous quota ? Il reste l’essentiel : l’acte de se rassembler sans permission, de partager sans compter, de croire sans preuve. Les Seuils Fermés, ces communautés millénaristes qui errent dans les zones grises, appellent ça "la prière des interstices". Ils disent que les dieux ne vivent pas dans les temples, mais dans les failles du système — là où les algorithmes ne vont pas, là où les murs ne sont pas assez épais, là où les humains osent encore se toucher sans être notés.

Et vous, vous croyez à quoi ? À un dieu qui vous donne des points ? Ou à un dieu qui vous en retire ?

(Un temps. Puis, plus bas :) Vous savez ce qu’ils disent, à Minsk ? Que la Directive Kontinuum a un module spécial pour détecter les "comportements collectifs non optimisés". Traduction : si vous priez en groupe, vous faites baisser le score de votre quartier. Alors je vous pose la question : quand est-ce que vous allez arrêter de prier pour le système, et commencer à prier contre lui ?

(L’assemblée murmure. Quelqu’un répond :) — Maintenant.

(Zsófia hoche la tête, sourit.) — Maintenant. C’est ça. Maintenant.

Zsófia Nagy — L’Étincelle de Pannonie

La rédaction de L'Étincelle de Pannonie · Publié dans L'Étincelle de Pannonie le 23 août 2098